Nouvelle : le MaÎtre du Temps

tee shirt benoit cherel[1]

Préface et explications douteuses sur la genèse de cette nouvelle

Par Kerlaft le Rôliste

Le temps est une chose incroyable, on en a tous mais souvent on le gaspille. Tout le monde court après et personne ne le rattrape jamais.La rédaction et l’illustration de cette nouvelle a été l’objet d’une véritable course contre le temps.

Pour pouvoir écrire, je me suis mis en mode MJ narratif habitué à l’improvisation, si bien que les idées ont déferlé toutes seules.

Si vous avez lu l’interview me concernant, vous savez que je raffole des anecdotes car, comme je dis souvent lorsque je traverse un moment difficile ou une situation cocasse, j’ai pour habitude de me dire que ça me fera des souvenirs à raconter plus tard.

Ceci dit, pour l’anecdote, c’est un challenge de malade que m’a proposé le rédacteur en chef Benoît Chérel. Inconscient que je suis, j’ai sauté à pieds joints, emportant avec moi le formidable dessinateur Thomas Gervais dans les sables mouvants de ce sablier qu’a été ce court compte à rebours.

Relevant le défi, malgré ma vie de papa, mari, soignant, rôliste, j’ai écrit cette nouvelle, la première de ma vie, pendant les seuls moments que mon emploi du temps le permettait.

Parmi les endroits les plus originaux et conditions dans lesquelles j’ai écrit, je pourrais citer les files d’attentes des caisses des magasins et supermarchés avec quelques brides écrites sur des tickets de caisses, les transports en communs (debout m’écrasant sur mes voisins à chaque coup de frein), les WC (ne prenez pas cet air dégouté, c’est le seul moment où on est vraiment tranquille), les fast foods, en écrivant sur des serviettes en papier et en désespérant de voir mes adorables enfants s’essuyer dessus, en voiture aux feux rouges ou dans les embouteillages, ou encore entre deux sonnettes au boulot.

Ces quelques jours, voire heures de ce compte à rebours sur le thème du temps ont été très éprouvants.

Merci à ma tendre épouse pour ne pas avoir sorti le marteau 100 tonnes de Nicky Larson lorsque j’écrivais au lieu de l’aider avec les enfants et la maison.

Je remercie aussi Thomas Gervais pour son remarquable sang-froid, sa bonne humeur et sa redoutable efficacité car il ne pouvait commencer à illustrer que ce qui avait déjà été écrit. Merci Thomas d’avoir accepté de rentrer dans le cerveau délirant de Kerlaft le Rôliste et de donner vie par tes superbes illustrations à ma nouvelle : Le Maître du temps.

Enfin, voudrais surtout remercier Benoît Chérel, le bien-aimé rédacteur en chef des indispensables Chroniques d’Altaride, d’avoir éveillé en moi une facette que je ne me connaissais pas : le Kerlaft le Rôliste « écrivain ». Je le remercie d’avoir donné ici à Kerlaft le rôliste une tribune pour le laisser s’exprimer et s’ébattre en toute liberté, malgré tous les risque encourus par son incontrôlable tempérament.

Si cette nouvelle vous plaît, je serais ravi d’en écrire d’autres. Et si elle ne plaît pas, et bien tant pis, j’écrirais pour moi tout seul car maintenant que j’y ai goûté,  j’adore ça. Dans tous les cas, n’oubliez pas, « Kerlaft le rôliste wants you to read Chroniques d’Altaride ! »[1] ■

Le Maître du Temps

« Dis, tonton Kerlaft, tu nous racontes une de tes aventures ?

— Non pas ce soir, je voudrais lire tranquillement mes Chroniques d’Altaride sans que des petits démons viennent m’échauffer les esgourdes.

— S’il te plaît, tu avais promis ! Allez ! Sinon on dira à Tata que tu es parti faire un jeu de rôle au lieu d’aller à ta réunion de travail !

— Bandes de misérables gremlins, venez sur mes genoux, ne commencez pas  à gigoter et surtout ne m’interrompez pas ! »

01 intro

Il y a fort longtemps, lorsque la magie et les créatures fantastiques faisaient encore partie du quotidien de notre monde, une aventure des plus intrigantes allait changer le destin d’un petit mage apprenti.

Une lumière scintillante dansait sur les murs du temple, le jeune mage était terrorisé. Il tenait maintenant un nourrisson dans ses bras rachitiques. Il l’avait drapé dans une vieille chemise de lin sale et ne savait comment contenir ses cris stridents. Le charme magique allait cesser et le gardien le mettrait en pièces. Son vieux Maître n’était plus, c’en était fini également de son apprentissage, à moins que… Non, trop dangereux, les glyphes de garde de la tour de son maître le tueraient sans désactivation.

02 le mage apprenti terrorisé

Le temps allait manquer… Ah, le temps ! Maudit temps ! C’était lui, la cause de ses malheurs. Toutes ces années de recherches, pour ce fiasco ! Toute sa vie gâchée ! Il était rentré au service du Maître à l’âge de dix ans. Plus de trente ans d’humiliations, de privations, d’esclavage même, pourquoi ? Pour mourir bêtement  si près du but, avec de surcroît un bébé braillard dans les bras ?

Hors de question !

Il prit une grande respiration et machinalement fouilla dans sa poche. Un sucre d’orge ! Sauvé ! Le Maître souffrait du mal du sucre et, en bon assistant, il se devait de pouvoir lui en fournir à tout moment. Ce petit bout de sucre allait pouvoir faire taire le bébé…

Il déchira, à l’aide de son petit couteau, le bas de sa robe de bure. Il enfila en bandoulière le cercle de tissu et y plaça le nourrisson occupé à suçoter son morceau de sucre d’orge. Avec une infinie précaution, il reboucha la petite fiole au liquide translucide à moitié renversée sur le sol de marbre rose et l’enfouit dans une poche secrète de sa robe.

Il reprit alors le bâton noueux surmonté d’une sphère grise du Maître et mémorisa mentalement la formule d’activation de ses pouvoirs. Il tremblait d’excitation à l’idée de se servir de cet artefact. Autrefois, le Maître l’aurait transformé en gobelin pour avoir osé poser la main sur son bâton.

03 molosse se réveille

Sur le sol, une sinistre créature était allongée sur le flanc, remuant doucement ses griffes. On pouvait voir le un œil s’agiter sous les paupières fermées du monstre.

Malgré sa frêle constitution, l’apprenti chargé du bébé, du bâton et d’un petit sac à dos commença à courir à travers les couloirs sombres du temple. Gauche, droite, droite, gauche, tout droit et droite encore. Il connaissait le chemin par cœur. Il l’avait étudié pendant des mois pour le compte du Maître, dans de vieux parchemins jaunis, dans les sous-sols mal éclairés des prestigieuses bibliothèques des plus grandes cités.

Son cœur battait à tout rompre. Maigre et faible qu’il était de toutes ces privations et contraintes qui avaient rythmé sa pitoyable vie. Depuis son entrée au service du Maître, il avait passé chaque jour de sa misérable existence à étudier des heures durant dans des ouvrages et grimoires. Ses seules récréations étaient de servir de larbin au Maître.

Il s’accorda une minute de répit pour ne pas tomber évanoui.

Un hurlement effroyable retentit derrière lui. Le gardien venait de se réveiller. Ivre de rage et encore sonné d’avoir été victime d’un puissant sortilège d’endormissement, la créature tentait de se mettre debout, griffant le marbre comme du sable et se débattant pour animer ses membres encore endormis.

Une violente poussée d’adrénaline parcourut le corps endolori de notre pauvre apprenti, lui donnant la force de se remettre à courir pour sa vie.

04 merde merde

La salle du téléporteur n’était plus très loin, le grand miroir magique qui trônait au centre de la pièce était la seule porte qui reliait ce temple hors du temps et de notre dimension jusqu’à notre monde. Dans son dos, il entendait le marbre céder sous la puissance des griffes du gardien qui s’élançait, défonçant les murs de son corps difforme et démesuré à chaque angle.

Plus que quelques mètres le séparait du miroir magique. Il imaginait déjà les formidables mâchoires de la bête se refermer sur sa nuque séparant sa tête de son corps.

Un fracas épouvantable lui fit tourner la tête. Un des murs de la salle du miroir venait de voler en éclats. Le gardien, dans son élan incontrôlable, y avait encastré ce qui devait être son épaule et s’apprêtait à courir pour déchiqueter l’intrus dès qu’il pourrait retrouver son équilibre.

Bâton pointé en avant, le mage novice hurla la formule magique. Le grand miroir se transforma instantanément au contact de l’artefact. Sa surface translucide se mit à onduler, parcourue de reflets étincelants.

05 ouf je suis sortis copie

Notre fugitif plongea dans la lumière lorsque les monstrueuses dents du gardien se refermèrent. L’apprenti sentit pendant un instant dans sa nuque le souffle pestilentiel de la créature d’outre-tombe.

Au moment de s’écraser sur le sol de pierres défoncé dans les ruines découvertes par les larbins du Maître quelques jours plus tôt, le mage en herbe eut le réflexe de s’infliger un ultime et violent coup de rein afin de tomber sur le dos dans un cri étouffé. Il avait sauvé le bébé.

Il demeura étendu sur le sol quelques minutes à regarder le passage des nuages dans le firmament, puis, se rassit avec difficulté, pleurnichant et gémissant sous les douleurs de son corps maltraité.

Puis il se passa quelque chose qui le transforma, pour la première fois de sa minable vie, il se mit à rire aux larmes : le bébé lui tendait sa tétine de sucre d’orge…

06 premier rire

« Et après ? Tonton  Kerlaft ! Raconte-nous la suite ! S’il te plaîîîît !

— Non, c’est bon, là ! La suite une autre fois, j’ai plein de trucs à faire, moi !

— Tonton Kerlaft, raconte-nous la suite !

— Le coup des yeux du Chat Potté, c’est pas loyal… Bon d’accord je vous raconte la fin mais après, vous me fichez la paix. Et vous rangez la vaisselle, vous mettez la table et vous me laissez lire mes Chroniques d’Altaride tranquille ?

— Oui, oui, oui ! »

08 traversee de la ville

La silhouette encapuchonnée, appuyée sur un bâton lui-même surmonté d’un vieux bout de tissu, traversa la rue principale du petit village en claudiquant. L’homme dépenaillé courbait sous le poids d’un paquet, certainement un coupable larcin qui lui pesait sur le cou et le dos autant que sur son âme, c’est du moins ce que laissait comprendre les invectives et regards désapprobateurs des paysans et villageois honnêtes quand il passait devant eux. On ne pouvait pas leur en vouloir : dans un village prospère, la pauvreté et le désespoir étaient perçus comme des maladies contagieuses, dont il fallait se débarrasser.

Il se remémora ces derniers jours passés depuis sa sortie du téléporteur transdimensionnel.

Les sentiments arrivaient en lui, tel un ouragan d’émotions, comme le réconfort de retrouver sa mule et de chevaucher libre, puis la tristesse quand elle succomba à cette embuscade de kobolds sauvages. Cette fois encore, le bâton du maître lui avait sauvé la vie.

Ensuite il se remémora la gentillesse de cette vieille veuve si maternante qui l’avait recueilli quelques jours, lui permettant non seulement de restaurer ses forces, mais aussi d’apprendre les rudiments de paternité afin de s’occuper du bébé. Un comble pour lui, que ses propres parents avaient vendu au mage pour une poignée de piécettes, car trop chétif pour travailler aux champs.

Il était reparti sur les routes, chargé de victuailles et d’une outre de lait.

C’est sur ces routes que la peur l’avait submergé. Les restes des cadavres en décomposition éparpillés des malheureux voyageurs assassinés par des voleurs de grands chemins lui avait fait prendre conscience de la mauvaise fréquentation de ces routes. Pour repousser d’éventuelles convoitises, il entreprit donc de se grimer en mendiant. Au vu de son état, ce fut chose aisée. Une cape empruntée à un mort et un peu de charbon sur le visage lui avait suffi. Les cloques sous les pieds lui donnaient naturellement la démarche d’un pauvre hère.07 je naime pas les bois

Péniblement il parcourut ce long trajet qui devait le mener à la tour du Maître.

Le dernier village traversé, le paysage lui semblait plus familier. Le vieux chêne  protégeait toujours le vieux puits dans lequel il puisait l’eau chaque matin et, à quelques pas de là, un ru se déversait dans l’étang où, un été, il avait batifolé avec la fille du chef du village. Quel souvenir nostalgique ! Il se demandait même s’il ne se souvenait pas plus précisément de la volée de bois vert qui avait suivi que du batifolage lui-même.

La haute tour de pierres noires se dressait devant lui. Aujourd’hui, sans le Maître, elle lui semblait aussi inquiétante que lorsqu’il l’avait découverte, trente ans auparavant.

Le champ de force mystique qui entourait le bâtiment grésillait imperceptiblement par endroits et vibrait d’une aura translucide. Mais le principal avertissement, qui rappelait aux audacieux visiteurs qu’aucune présence n’était souhaitée en ces lieux, était l’amoncellement des petits corps inanimés de rongeurs et d’oiseaux délimitant clairement la zone dangereuse.

09 la tour du maitre

L’apprenti mage esquissa un sourire, cette tour était imprenable, il le savait, du moins à la surface. Cet édifice ressemblait à des morceaux de glace, flottant dans du lait : la partie visible ne pouvait laisser deviner un immense réseau souterrain de salles et de tunnels. Quoiqu’il serait normal de se demander comment vivre et entasser autant de trésors dans une tour d’apparence aussi exiguë.

Les sous-sols de la tour, il en connaissait chaque pierre pour les avoir nettoyés chaque semaine pendant ces trente dernières années.

Sûr de lui, il s’approcha de l’épais enchevêtrement de ronces à quelques mètres à peine du puits. Grâce à une incantation magique et la puissance du bâton, les plantes acérées commencèrent a se tortiller jusqu’à former un profond tunnel végétal. Au fond, l’on pouvait entrevoir une grande dalle de pierre surmontée d’un gros anneau de métal rouillé. Pour la suite, il fallait attendre la nuit. L’apprenti prit alors sur lui de s’occuper du bébé et tous les deux s’allongèrent ensuite pour une longue sieste sous le chêne. La nuit promettait d’être longue…

Quand l’obscurité fut presque complète et que seule la lune et quelques étoiles éclairaient encore faiblement la tour, le mage en herbe s’approcha de la grande dalle. Seul un œil exercé était capable de reconnaître les sournois glyphes de protection magique qui gardaient cette entrée dérobée vers les souterrains secrets. Il prononçait les paroles du rituel de désactivation des runes. Une seule erreur, si infime soit-elle, les aurait réduits à l’état d’un petit tas de cendres, le bébé et lui.

Les runes magiques s’éclairaient maintenant d’une pâle lueur spectrale. Au dernier mot de l’envoûtement, une main invisible souleva et tira le gros anneau métallique vers le haut. L’apprenti s’engouffra dans l’escalier ainsi dévoilé, armé du bâton dont un claquement de langue de son porteur venait d’allumer la sphère grise. Derrière lui la dalle retomba avec fracas. À ce stade, toute retraite devenait impossible.

La lumière grise du bâton diffusait la clarté d’un jour d’orage. Les trois premières pièces contenaient des coffrets et des sacs éventrés laissant entrevoir quelques pièces d’or sur le sol, de quoi donner le change à d’éventuels pilleurs. Cet alléchant trésor, il le savait, était piégé et même si quelques piécettes étaient véritables, les autres étaient factices. Le principe du piège était plus subtil. Chaque pièce avait été badigeonnée d’une solution basée sur de puissantes phéromones qui attirent irrésistiblement des milliers d’insectes une fois en contact avec de la chair humaine. Il l’avait découvert à ses dépens, le jour où il avait amené on animal de compagnie pour l’entraîner, un petit furet qu’il dressait dans le but d’en faire un familier. L’agonie de son compagnon n’avait duré que quelques secondes.

10 salle aux trésor

Le complexe souterrain était principalement aménagé pour les expériences du maître, tels que des laboratoires, salles d’autopsies, pièces avec cercles d’invocation ou pentagrammes. D’autres salles comprenaient bien sûr le nécessaire domestique comme une cuisine, un garde-manger.  Une serre, éclairée par de complexes moyens magiques, était envahie par les plantes les plus rares et les plus dangereuses.

Lorsqu’il passa par les salles des geôles et des cages, il s’assura que les charmes lancés sur les mangeoires continuaient tous à remplir leur fonction. Il fut peiné de constater le décès de la Manticore, dont le puissant dard avait crevé le mécanisme d’arrivée d’eau. Par contre, il été arrivé à temps pour sauver un couple de griffons affamés, en remettant à l’endroit la mangeoire qu’un malheureux coup de sabot avait renversée.

Il s’arrêtait ensuite dans le laboratoire d’alchimie pour y récupérer une potion aussi incolore qu’inodore. Puis dans les étagères garnies de la bibliothèque, il récupéra également un parchemin fermé d’un sceau ocre. Dans le garde-manger, il rangea dans son sac trois jambons à l’os, préalablement badigeonnés du liquide de la potion transparente récupérée plus tôt. Enfin, dans les cuisines, il s’occupa de changer l’enfant et le laissa s’endormir dans sa bandoulière.

Il touchait au but. Malicieusement, il déboucha un de meilleurs cépages du Maître et en savoura un verre pendant de longues minutes.

Afin d’éviter les pièges et créatures gardiennes qui protégeaient chaque étage de la tour, il installa une petite caisse et une chaise devant le monte-plat, dont il ouvrit la porte coulissante. Gardant le bâton dans la main pour l’inclure au sortilège, il déplia le parchemin qu’il lut à voix haute. Les écritures s’envolaient du vélin au fur et à mesure qu’elles étaient lues, se transformant en éclats brillants qui enveloppèrent le mage débutant. Il rapetissa d’un coup dans une volute de fumée ocre. Il entreprit alors d’escalader la caisse et la chaise jusqu’à l’intérieur du monte-plat. L’activant d’un mot de pouvoir, il usait de la faculté télékinétique du bâton pour refermer la porte coulissante et faire s’élever cet ascenseur improvisé jusqu’en haut de la tour.

Il rassura le bébé allongé dans la bandoulière sur sa poitrine, car à chaque étage résonnaient  les cris et grognements des créatures gardiennes rendues folles d’excitation de sentir la chair fraîche d’intrus en leur demeure.

Arrivée au sommet, la petite plateforme s’immobilisa. Le mini-mage entrouvrit la porte coulissante. On pouvait maintenant entendre la cacophonie de tic-tac et plic-ploc des montres, horloges, pendules et clepsydres qui tapissaient la quasi-intégralité de la salle du grimoire.

Le temps avait été l’obsession d’une vie pour le Maître. Cette ironique chasse au temps lui avait ravi tout le sien.

Un violent choc contre la porte le projeta en arrière. Dans l’interstice, le bout d’une énorme truffe noire et gluante respirait bruyamment, dégageant une odeur nauséabonde dans la cavité du monte-plat, tandis qu’une énorme langue balayait le sol, obligeant le petit mage à sauter pour éviter d’être ramené vers l’énorme gueule. Dans la salle du grimoire, les deux autres têtes du cerbère se disputaient le droit d’essayer d’engloutir l’intrus.

Le petit homme sentait maintenant le picotement caractéristique qui annonçait la fin du sortilège. Il fallait que le timing fût exact. Un mot d’injonction au bâton fit lever brusquement la porte coulissante. Sautant sur la truffe, l’apprenti se mit à courir sur le corps du monstre à trois têtes, évitant tant bien que mal les mâchoires claquantes aux dents aiguisées comme des lames de rasoir.

Les aboiements firent pleurer le bébé, ce qui eut pour étrange effet d’immobiliser le cerbère dans une posture interrogatrice. Sautant du corps du chien infernal, le mini-mage tomba dans des volutes de fumée ocre. Lorsqu’elles se dissipèrent, l’homme avait repris sa taille normale et s’acharnait à sortir les trois jambons à l’os imbibés de potion qu’il jeta vers les têtes canines encore interloquées.

11 miam le bon jambon

Le cerbère recouvra immédiatement ses esprits. Chaque tête dévora à pleine dents ses pièces de viande et la bête tomba assoupie.

« Sauvé ! » pensa-t-il.

L’apprenti rassura le bébé et se dirigea vers le piédestal sur lequel un énorme grimoire fermé était posé.

Il affichait de nouveau ce sourire en coin de satisfaction. Il avait déjoué tous les pièges de son Maître. Il parcourut la pièce du regard. Le cerbère dormait profondément, un trône majestueux fait de morceaux d’engrenages, de cadrans de montres et d’horloges en tout genre faisait face au piédestal, qui présentait l’objet de son désir : le grimoire du Maître.

12 le grimoire est a moi

Depuis le premier jour de son apprentissage, il avait rêvé d’en caresser la couverture. Aujourd’hui, il allait enfin pouvoir l’ouvrir et s’approprier son pouvoir.

Il s’avança vers le grimoire et repéra un marque-page fait d’une aiguille de mithril. Instinctivement, c’est à cette page qu’il l’ouvrit. Celle-ci traitait d’un sortilège de vieillissement.

La cacophonie s’arrêta brutalement. Le mage devint blême. Autour de lui, les aiguilles de tous les cadrans se mettaient à tourner à l’envers de plus en plus vite, dans un inquiétant tic-tac synchronisé.

13 encore un piege du maitre

Comme mus par une force invisible, les instruments du temps se décrochaient du mur en se disloquant. Ils se rassemblaient en un amalgame de boîtiers, d’engrenages et cadrans hérissés d’aiguilles au centre de la pièce. De cet amoncellement métallique commençaient à émerger tête, bras et jambes. Il aurait dû se douter que le Maître ne lui avait pas tout révélé. Il aurait fait la même chose à sa place. Comment avait-il pu imaginer que le Maître était capable de collectionner quoi que ce soit. Chaque personne, chaque objet devait lui servir ou ne devait pas être. Ainsi pensait son Maître.

Quelle formidable merveille létale il avait sous les yeux ! Un golem du temps.

14 golem du temps

Un violent revers de ce qui servait de bras au gigantesque homoncule envoya voler le bâton magique à l’autre bout de la pièce. L’apprenti recula jusqu’à se laisser tomber sur le trône. C’était la fin, il allait périr.

Les jambes du golem s’allongèrent dans un rapide cliquetis saccadé. En quelques secondes ses deux mains, dont les doigts étaient terminés par des aiguilles prolongeant des engrenages tournoyants, furent sur lui. Son cœur battait à tout rompre. Il allait mourir empalé par cette machine magique infernale. Il ferma les yeux.

Surpris de ne rien sentir, il se demandait un instant pourquoi, si la mort était indolore, il ne s’était offerte à elle plus tôt, au lieu de subir cette vie de souffrance…

Il ouvrit les yeux et ce qu’il vit l’estomaqua. Le bébé tenait dans sa petite main une des aiguilles des doigts du golem. La créature s’était immobilisée et chaque partie de son corps de métal s’envolait maintenant pour reprendre sa forme et sa place d’origine sur les murs de la salle du grimoire.

Pour la seconde fois de sa vie, il éclata de rire, jusqu’à ce que ses yeux mouillés de larmes se posent sur le grand grimoire.

Plus rien ne le séparait maintenant du livre du pouvoir.

Il était devenu le nouveau Maître.15 je suis ton maitre maintenant

Cérémoniellement, il plaça le bébé sur le trône du temps.

Revenant au piédestal, il parcourut des yeux la formule de vieillissement et sortit de la doublure de sa robe la petite fiole transparente qu’il avait récupérée dans le temple du temps. Il ramassa un peu de poussière sur le sol et dessina avec de son doigt un signe magique dans la paume de son autre main. Pour finir, il versa une goutte du liquide de la fiole au centre de son dessin.

Il s’adressa enfin au bébé et lui dit :

« Maître, vous avez réalisé votre rêve ? Vous avez voulu contrôler le temps, alors vous avez cherché toute votre vie le secret de l’immortalité. Vous avez bu à la fontaine de jouvence et vous revoilà jeune… Dans cette nouvelle vie, peut-être serez-vous un peu plus sage, en tout cas, moi j’ai appris que personne ne contrôle le temps. »

En prononçant l’incantation du livre, il plaqua la paume de sa main sur le front du nourrisson. Quand il eut terminé, sous sa main se trouvait un enfant d’une dizaine d’années.

Il rajouta alors :

« À propos, maintenant que je suis le Maître, je vais avoir besoin d’un apprenti… »

« Merci tonton Kerlaft pour cette histoire ! Par contre, on est désolés pour toi…

— Pourquoi les enfants?

— Tata est en train de rentrer, c’est pas encore aujourd’hui que tu vas pouvoir lire tes Chroniques… » ■

Extrait Des Chroniques d’Altaride n°14  de Benoit Chérél pages 40 à 53

Illustrations par Thomas Gervais

écrit par Stephan Van Herpen, alias Kerlaft le rôliste


[1]           « Kerlaft le rôliste exige que vous lisiez les Chroniques d’Altaride ! »

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